RISQUES et LIBERTES : Aujourdhui nous naissons moins libre quen 1789

Au nom des risques, des intentions inavouées seraient-elles de limiter voir de supprimer les libertés ?
Le discours contemporain sur le risque se limite de plus en plus à un plaidoyer pour plus de sécurité.
L’identification de notre société comme « société du risque» se révèle dans sa vérité, celle d'une grande autorisation sécuritaire. On en voit l'illustration chaque jour sur le terrain de la « lutte contre la délinquance », tout en laissant les problématiques de protection de l’environnement, de risques sociaux, de lutte contre l’exclusion dans le flou.
En ce qui concerne les risques sanitaires le traitement de la grippe aviaire (et ceux liés à la canicule il y a deux ans) s'inscrivent dans une nouvelle forme de gestion. Sur ce terrain, on peut se féliciter de la maîtrise de la ville de Maubeuge et de sa coordination avec son hôpital et tous les acteurs de santé publique, celle-ci étant reconnue sur le plan National comme un exemple (voir video).
Le thème récurrent de la lutte contre la délinquance et son slogan de « tolérance zéro» débouche sur le développement, dans un consensus à peine troublé, de tout un arsenal législatif destiné à voir l'administration de la sécurité absorber progressivement l'intermédiation juridique et judiciaire. Un glissement de terrain lourd de conséquences: hier, on défendait la présomption d'innocence; aujourd'hui, il s'agit plutôt de privilégier les droits de l'accusation.
Cette «évidence sécuritaire» (terme utilisé la première fois par François Ewald philosophe) a sans doute pris en effet une nouvelle dimension après les attentats du 11 septembre. Elle épouse alors une approche belliqueuse: la menace terroriste justifie le déploiement illimité d'une sorte de contre-terreur. Les rapports entre les droits de l'attaque et de la défense s'en trouvent déséquilibrés: celui qui peut se prétendre sous la menace d'une agression a désormais le privilège d'une riposte qui ne saurait tolérer d'attendre les preuves de la réalité de l'agression. C'est ainsi que l'Etat le plus puissant du monde s'affranchit des règles du droit de la guerre fixées par la communauté internationale. Le droit à la légitime défense ne se limite plus à contrecarrer un danger évident et immédiat, mais à prévenir une menace éventuelle qui n'a plus besoin d'être prouvée : « La Guerre Préventive ». La lutte contre le terrorisme autorise ainsi les Etats-Unis à créer, sans véritable contestation, un statut d'exception pour les présumés auteurs d'actes terroristes dans les camps de Guantanamo.
Mais si le terrorisme doit être combattu, si nous avons besoin de solidarité, si les risques sanitaires doivent être toujours mieux connus et maîtrisés, s'il convient de développer des politiques de développement durable, cela ne doit pas pour autant nous conduire à nous abandonner sans réserve à l' « évidence sécuritaire » comme si, face au risque, il n'y avait d'autre politique que celle de sacrifier un peu plus de libertés. L’ « évidence sécuritaire » a pris un tel poids que c'est la liberté - celle d'aller et venir, d'entreprendre et de travailler, de chercher et d'innover - qui apparaît désormais comme une menace. L’homme de 2005 ne « naît» plus libre comme son ancêtre de 1789.
Si la liberté reste encore sa propriété inaliénable, on voudrait, pour pré¬venir tout risque, placer le moindre de ses exercices sous contrôle.
Face à la question des risques, il y a deux approches possibles:
- soit on s'en remet à l'Etat, censé agir a priori et mettre en œuvre des politiques de prévention;
- soit on considère qu'il incombe aux individus, dans le cadre d'obligations légales, d'évaluer les risques qu'ils peuvent prendre, quitte à être sanctionnés pour les dommages qu'ils pourraient causer. C'est le principe de responsabilité.
Les Etats monarchiques de l'Ancien Régime étaient plutôt organisés autour des exigences de la police administrative. Depuis la fin du XVIIIe siècle, on a plutôt cherché à privilégier la responsabilité.
Il y a donc une question que l'on ne peut éluder:
le discours actuel sur le risque n'est-il pas en train de nous faire quitter l'ère de la responsabilité pour mieux installer un nouveau régime absolu de police administrative? Autrement dit, dans quelle mesure l'évidence sécuritaire nous fait-elle, ou non, changer de paradigme?
Comment ne pas être sensible au fait que le discours contemporain sur le risque vise à nous installer dans une sorte d'état d'urgence, de pouvoirs exceptionnels permanents devant lesquels rien ne devrait résister? tous les discours qui mettent en scène l'imminence de la catastrophe en appellent à des formes d'actions aussi belliqueuses que ceux que l'on dénonce ailleurs sous couvert de lutte contre le terrorisme. Derrière ses dehors aimables et protecteurs, la prévention du risque se révèle pouvoir être aussi un principe terrorisant. Le temps n'est peut-être pas si éloigné où l'on fera de tout avocat des libertés un terroriste en puissance.
Il ne s'agit donc plus de s'esbaudir sur l'existence d'une société du risque, mais de jeter un regard critique sur les discours contemporains à propos du risque et de réfléchir à ce qu'ils autorisent.